L’éthique au service du chic

Par 2 mai 2020Archives

Après avoir effectué des études de gestion à Toulouse, Philippe Jalby part faire du volontariat pendant deux ans au Burkina Faso. De retour en France à 24 ans, il décide de travailler dans le secteur de la d istribution, mais sans conviction. Le passage d’un mode de vie simple et chaleureux à la pression et aux exigences professionnelles du monde de l’industrie est loin de s’effectuer en douceur. Ainsi, cinq ans plus tard, Philippe Jalby reprend contact avec l’un de ses anciens camarades de l’ONG, Christophe gérant de la boutique de commerce équitable éthic&chic à Toulouse. Lassé par son travail et de plus en plus conscient des enjeux sociaux et environnementaux, Philippe Jalby s’associe à Shokouef Jenab, alors bénévole chez « Artisans du Monde », rencontrée par l’intermédiaire de Christophe. Ils se lancent dans la création d’une nouvelle boutique éthic&chic rue Gambetta.

 

 

 

Pouvez-vous nous résumer votre parcours, quelles étaient vos sources de motivation ?

Tout d’abord, j’ai effectué un DUT technique de commercialisation à Toulouse. J’ai passé des concours et j’ai été pris dans ce qu’on appelle une « Maîtrise de science et technique » qui est l’équivalent d’un master de gestion. Contrairement à la plupart des étudiants, j’ai décidé de ne pas faire une cinquième année d’étude. Je suis parti en Afrique faire du volontariat. Cela suscitait des inquiétudes et des questionnements au sein de mon entourage. On me prenait pour un « rigolo ». Ainsi, j’ai travaillé pour une ONG en tant que professeur au Burkina Faso. J’ai vécu comme la population locale, de façon très simple. J’habitais dans une petite ville à 260 kilomètres de la capitale. Je gagnais à peu près 120 euros par mois. Avec cela, je pouvais me sustenter tranquillement. Pour d’autres collègues, la situation était plus compliquée parce qu’ils devaient nourrir toute leur famille au village.

Comment s’est effectué le retour en France ?

Quand je suis rentré en France, j’avais 24 ans. J’ai trouvé du travail sur Toulouse dans la grande distribution. Le choc a été énorme. J’ai travaillé cinq ans sur deux enseignes différentes. Dans la deuxième enseigne, je n’étais pas en accord avec la façon de traiter le personnel et leur mentalité ne correspondait pas du tout avec mes valeurs. La grande distribution a compris que pour vendre les produits peu chers et faire de la marge, il faut baisser certaines charges très couteuses. Mais ce qui coûte le plus cher… c’est le personnel. J’ai donc claqué la porte. Heureusement j’étais en période d’essai, mais le choix n’était pas facile. Ma femme venait d’accoucher, je me suis dit : « ne fais pas le con, travaille, rembourse les prêts pour ta maison, tu seras un bon papa ». Mais cela n’a pas été possible. J’ai dit à mon entourage que c’était fini et que je ne savais pas ce que j’allais faire. J’ai envoyé un mail à tous mes amis et certain m’ont proposé de s’associer avec eux… Parmi ces gens-là, il y avait Christophe, une personne ayant été volontaire pour la même ONG que moi. Gérant depuis 2005 d’une boutique de commerce équitable à Toulouse, Il cherchait des personnes avec qui s’associer pour ouvrir une seconde boutique. Concernant ce projet, je me suis mis à travailler avec Shokouef. Au début, éthic&chic proposait tout type de produit, puis nous nous sommes ensuite spécialisés dans le vêtement pour ne pas concurrencer la boutique associative « Artisan du monde ». Rue Peyrolières, Christophe est resté sur le style assez originel du commerce équitable, c’est-à-dire, porté sur un côté « baba cool » qui répondait à la demande de gens déjà convaincus que la société de consommation n’était pas l’avenir. Dans la boutique ouverte avec Shokouef, l’objectif était de faire des vêtements plus « chic ». Nous avions bien compris que pour développer notre activité et sensibiliser les gens aux questions environnementales, il fallait réponde à un autre type de demande. Puis, Christophe est parti vivre au Japon et nous lui avons donc racheté la boutique.

 

 

Comment a réagi la clientèle ?

Nous avons voulu aménager autrement nos locaux pour qu’ils donnent une image plus « classe », mais cela a évidemment provoqué des contestations. Nous avons eu beaucoup de réflexion comme « vous avez vendu votre âme à Zara » ou encore « vous êtes des capitalistes ». Ayant compris que c’est difficile de gérer deux clientèles, nous avons donc créer deux magasins avec des offres différentes.

Est-ce que le fait qu’il y ait des friperies juste à côté de la boutique rue Peyrolières était un choix stratégique ?  

Au départ, éthic&chic a pu ouvrir dans le local sur un coup de chance sans avoir à racheter un droit au bail. Concernant les friperies, il s’agit un peu d’un hasard. Il y a 14 ans, les friperies attiraient une clientèle qui n’a rien avoir avec celle du commerce équitable. Maintenant, elles diffusent un aspect seconde main qui parle à tout le monde. A l’époque, la clientèle cherchait une esthétique à travers les vieux vêtements mais peu achetaient dans un objectif éthique.

Quelles matières utilisez-vous ? Utilisez-vous du cuir pour les chaussures ?

Les exigences en termes de matière évoluent énormément. Au début, nous avions affaire à une clientèle pour laquelle les aspects écologiques et naturels étaient primordiaux. Les gens recherchaient du chanvre, du coton bio et de la vraie laine pour l’hiver. Puis nous avons eu des fournisseurs qui nous ont proposé des vêtements en polyester recyclé. L’impact écologique est plus faible quand on recycle du plastique parce que la matière première existe déjà. Ainsi, certains clients viennent acheter dans notre magasin non pas pour l’aspect « naturel » ou « soin de la peau » mais vraiment pour l’aspect écologique. Le coton bio demande aussi beaucoup d’eau, ce qui est très polluant. Chaque matière possède son talon d’Achille. C’est uniquement en Chine que l’on sait comment transformer le chanvre en tissu. Les machines se trouvent là-bas et nous n’avons pas forcément cette compétence en France. Il faudrait investir plusieurs millions d’euros pour changer le lieu de production et apprendre à transformer le chanvre. Depuis trois ans, nous sommes aussi confrontés à l’arrivée d’une nouvelle clientèle : les vegans. Le critère le plus important pour eux est la prise en compte du bien-être animal. Dans la mesure où nous vendons des chaussures en cuir,  nous nous sommes retrouvés avec des clients vegans qui disaient que nous n’étions pas éthiques et cela me faisait mal au cœur. Je leur expliquais que La seule alternative c’étaient les produits faits en microfibres ou en plastique qui nécessitent du pétrole et qui sont donc moins écologiques. On se retrouve face à des dilemmes importants du fait de la diversité et de la contrainte de chaque matière.

 

Quelles ont été vos principales difficultés ? Comment votre entourage a-t-il réagit ?

Les personnes de mon entourage ne m’ont pas trop compris car ils espéraient que je trouve du travail rapidement. Mon ex-femme non plus ne comprenait pas mon projet. Mais je continue de croire qu’on ne peut pas avoir certaines valeurs dans la vie personnelle et d’autres dans la vie professionnelle. Ainsi, je sais que même si cela est parfois difficile, je vis en accord avec mes valeurs. Une des choses les plus compliquées, c’est certainement d’être à son compte et de savoir que nos biens peuvent être saisis si on n’arrive pas rembourser les diverses échéances.

 

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’on ne peut pas concilier réussite économique et éthique?

Déjà, que veut dire réussite économique ? A partir de quel salaire pouvons-nous parler de « réussite économique » ? Je remets en cause la première partie de cette question. La réussite économique réside peut-être dans le fait d’avoir une grande maison, une grosse voiture. Si on veut posséder cela en faisant de l’éthique, il est certain que cela va devient de plus en plus difficile. Mais c’est possible, je sais que les fondateurs de la marque « éthiquable » s’en sortaient économiquement mieux que nous. Cependant, avec la concurrence de la grande distribution qui se lance dans le bio et l’équitable c’est de plus en plus compliqué. Pour revenir sur votre question, j’aimerais vous faire part d’une étude sociologique. Il y a quelques années, des chercheurs avaient interrogé des gens en leur demandant si leurs revenus les satisfaisaient et combien il leur faudrait pour être « bien ».

En moyenne, les gens estimaient tous que s’ils gagnaient 60% de plus que ce qu’ils gagnaient, ils s’en sortiraient. Nous sommes des éternels insatisfaits. Les entreprises ont compris qu’il fallait nous créer des besoins et des manques comme on peut le voir dans le film 99 francs. Tous les partis politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche promettent une chose : du pouvoir d’achat. L’objectif est le même : arriver au bien-être matériel par l’accumulation de biens. Il faudrait d’abord se questionner sur le bienfondé de la réussite économique à tout prix.

 

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Tout d’abord nous constatons que la boutique rue Peyrolières progresse d’avantage par rapport à la boutique rue Gambetta. Mais aujourd’hui la différence entre les deux boutiques n’est plus très claire. Les produits babas cools ne se vendent plus trop. Avec Shokouef, on voudrait peut-être transformer la boutique rue Gambetta et la spécialiser dans la chaussure. Le local est plus grand et donc plus adapté aux essayages de vêtements. Plus tard, nous aimerions aussi lancer notre propre marque. Nous travaillons avec des marques uniquement si nous avons confiance en elles. Cependant nous ne sommes jamais complètement assurés de ce qu’elles nous affirment puisqu’il est difficile de se rendre sur place faute de temps et d’argent et notamment lorsque les ateliers sont localisés en dehors de l’Europe. Si nous produisons nous-même, on pourrons maîtriser davantage tel ou tel aspect du produit.

 

Pouvez-vous constater des changements aujourd’hui concernant les mentalités ? 

Premièrement, la clientèle a changé. Au départ elle était seulement composée de purs militants. Notre clientèle a augmenté et le chiffre d’affaire aussi. Les gens commencent à penser en termes de rapport qualité/prix et privilégient le confort. Un t-shirt en coton bio est plus agréable à porter et tient mieux au lavage par rapport à l’acrylique, un coton conventionnel ou du polyester. Il en va de même pour un pull en vraie laine plutôt qu’en acrylique. Les clients payent plus cher leurs vêtements mais ils les gardent plus longtemps. Quand nous nous sommes lancés, le commerce équitable représentait 0,001% du marché de l’habillement ou de la grande consommation. Arrivé en 2008 on arrive à 0,1%. On peut se dire que ça reste minable mais les chiffres ont été multiplié par 100 !  Malheureusement, on sait très bien qu’une partie des gens aura toujours des a priori, et resteront indifférents. Il va falloir des années pour que cela change. Je suis un peu inquiet car malgré les reportages, les gens continuent d’acheter n’importe quoi tout en sachant pertinemment que les personnes qui ont confectionné leurs vêtements travaillent dans des conditions déplorables. L’espèce humaine n’est pas une espèce raisonnable. Après le covid-19 et les inquiétudes que cette crise sanitaire suscite, les gens n’atteindront peut-être pas « l’éveil » au sens bouddhiste du terme. Mais peut-être que les 5 ou 8% qui ne savaient pas trop quoi penser peuvent clairement basculer vers un nouveau mode de consommation. Ca me met en colère quand je vois les supermarchés criant que leur bio est bien moins cher que dans les biocoop.  Ils vendent tout simplement moins chers dans la mesure où ils font venir le bio de Chine ou continuent à dissimuler les conditions dans lesquelles les entreprises exploitent leurs employés. Effectivement, il faut réfléchir et être pragmatique mais il y a des choix économiques qui peuvent être faits en conscience. Il ne faut pas « poser sa conscience » et je trouve cela normal que les gens me posent des questions sur la provenance de mes produits.

 

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